Jean-Baptiste Soufron

Tag Results

2 posts tagged lybie

Une chronique fantôme warp zone pour le Rendez Vous de Laurent Goumarre du 1er septembre avec Paul Moreira et Jean-Pierre Filiu.

Une chronique inspirée par une surprenante interview proposée par Le Figaro sur son site à la suite d’une information révélée mardi par le Wall Street Journal. Des ingénieurs informatiques français d’une filiale de la société Bull ont aidé des militaires français pour former les services de renseignement lybiens à mettre l’Internet du pays sur écoute.

Dénommé « Eagle, » le pot aux roses a été découvert dans un immeuble de Tripoli auquel le Wall Street Journal a eu accès cette semaine et dont il publie des extraits les photos absolument confondantes d’une war room qui ferait rêver d’envie nombre de community managers.

Mais là où les community managers essaient de savoir si les français aiment telle ou telle marque de soda, et s’acharnent à poster de faux commentaires positifs sur les sites de critiques de films, les espions du web lybiens s’affairaient à recueillir les conversations de leurs opposants – conversations professionnelles, privées voire même amoureuses évidemment.

Cette forme d’espionnage est devenue à la mode au fur et à mesure que l’on a commencé à expliquer combien Internet était devenu un outil essentiel aux activistes de tout bord désireux de fomenter des révolutions partout dans le monde.

Ce que l’on découvre est éclairant sur la réalité de notre anonymat sur Internet. 

De la même façon que les émeutes anglaises ont fait comprendre que les prétendues communications cryptées de BlackBerry Messenger étaient parfaitement accessibles aux forces de l’ordre, on apprend que la société française était capable de décrypter les communications envoyées par Skype – pourtant réputées plus sures, de censurer leurs vidéos youtube, de repérer les serveurs proxys intermédiaires qu’ils utilisaient pour accéder aux sites étrangers en contournant la censure de leur pays.

Les français n’étaient naturellement pas les seuls à fournir des moyens d’espionnage au colonel, la Chine et les Etats-Unis sont également cités par le Wall Street Journal, mais sur quelles bases juridiques les autorités françaises ont ainsi autorisé l’exportation de ces outils.

C’est le sujet d’une question parlementaire du député socialiste Christian Paul qui affirme qu’elles devraient « à l’évidence être soumise au contrôle et à l’autorisation des autorités françaises, car ils sont assimilables à des armes technologiques ».

Contrairement à l’image qui est traditionnellement véhiculée par les médias, Internet et les nouvelles technologies ne sont pas forcément un instrument de libération, ni de démocratie. Ils ont déjà été utilisés à de nombreuses reprises pour faciliter la répression contre des populations civiles. Comme le dit Evgeny Morozov, les bases de données du web sont bien plus efficaces que les officiers de la Stasi. Commercialement, elles permettent de faire de la publicité ciblée auprès des internautes. Politiquement, elles assurent une meilleure connaissance des citoyens, permettent de les identifier, de les contraindre, voire de les manipuler – imaginez qu’on commence à leur envoyer des informations qui correspondent précisément à ce qui les feraient changer d’avis au regard des données qu’on possède sur eux.

Théorie du complot ? Exagération ?

Certes la question mérite d’être posée, mais cette affaire lybienne arrive justement au moment où est publié « Sarko m’a tuer, » et où l’on affirme sans sourciller que« les services secrets ont espionné un journaliste du Monde. »

Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est le journal Le Monde qui affirme que les conversations téléphoniques de ses journalistes ont été surveillées afin de pouvoir identifier et punir quelques uns de leurs informateurs.

Mais aucun rapport, juste une fameuse bande de paranoïaques sans doute.

la situation en Lybie est difficile à suivre, vous l’avouerez avec moi. La plupart des journalistes occidentaux ont été bloqués à l’hotel Rixos depuis plusieurs jours, sans information, sans électricité ni moyens de télécommunications, et avec leurs deux derniers téléphones satellitaires détruits par des balles perdues sur un balcon. 

Après bientôt 6 mois de coupure, Internet commence doucement à être rétabli et le matériel audio et vidéo ne manque pas. Mais il faut aller le chercher un peu partout : les vidéos des premières scènes populaires dans Tripoli sont en direct sur le site web d’Al Jazeera, l’entrée des rebelles dans le palais fortifié de Kadafi est une vidéo d’origine inconnue tournée –p eut-être - au téléphone et déposée sur le site du Guardian, les déclarations de Saif Al Islam relèvent désormais quasiment de la vidéo Youtube.

Coté journalistes, l’information est difficile et extrêmement dépendante d’une actualité qui échappe grandement à notre contrôle et à nos prévisions.

Coté politiques, ceux-ci sont ambivalents par rapport au conflit. Pour les américains par exemple, cette guerre est difficile à appréhender car sa légalité est discutée – ce qui gêne les démocrates au pouvoir. Mais elle est aussi multilatérale, avec une implication limitée, sans pertes américaines et sous contrôle de l’OTAN, ce n’est pas non plus la guerre que souhaiteraient les Républicains. Difficile dans ces conditions de se l’approprier comme un objet de politique intérieure.

D’autres nouvelles sont plus inattendues mais relèvent parfois du gadget, par exemple Google qui a aujourd’hui renommé sur Google Maps la place verte de Tripoli de son nom pré-Kaddafi, la place des martyrs. Ou encore l’annonce que Kadafi fait désormais passer certains de ses messages par le biais du président de la fédération russe d’échecs.

Autrement dit, les sources d’information classiques ne sont pas les plus intéressantes – mais surtout elles passent à coté d‘un élément essentiel. Toutes ces images et ces informations véhiculées sur Internet ont une particularité qui me semble unique à ce conflit : c’est que nous avons pour une fois l’opportunité d’observer de près le coté faible des combattants pro-arabes dans un conflit asymétrique.

Cette guerre est la première à nous donner un aperçu aussi clair des techniques Do-It-Yourself qui sont aujourd’hui le quotidien des combattants de la guerre asymétrique – ce qui fait froid dans le dos quand on réalise que ce que l’on admire aujourd’hui chez les lybiens leur a probablement été enseigné par les afghans ou les irakiens.

Par exemple, l’un des blogs de The Atlantic dévoile ainsi une incroyable galerie d’équipement comme des lances missiles d’hélicoptères montés sur des pickups, des lances roquettes usagés qui sont réparés par de jeunes apprentis techniciens militaires, etc.  

D’autres exemples montrent comment ils utilisent des sonnettes de porte pour remplacer les détonateurs de lance roquette détruits par l’armée pendant sa fuite. Wired explique également comment les rebelles ont réussi à acquérir leur premier et probablement seul drone de surveillance à ce jour. 

Ce qui nous laisse d’ailleurs avec une question inquiétante puisque Kadafi est et restera peut-être pour un moment « le renard du désert, » et les méthodes et les succès que l’on voit aujourd’hui pour les futur ex-rebelles risquent peut-être de se retourner contre eux aussi vite qu’ils les ont servis.

On comprend mieux dès lors la mesure et les réserves qui accueillent depuis leurs avancées depuis le début.

Mais les occidentaux en savent quelque chose – eux qui savent bien sur tirer les leçons des conflits orientaux dans lesquels ils envoient leur marine et leur aviation depuis 20 ans.