
A l’initiative de la revue Esprit, j’ai eu la chance il y a quelques jours d’assister à une rencontre avec Jérôme Jaffré, ancien vice-président de l’institut de sondage Sofres, et fondateur du Centre d’études et de connaissance sur l’opinion publique (Cecop), dont il est toujours le directeur.
Outre le fait que c’était un orateur passionnant, son analyse du paysage politique quelques semaines avant les élections présidentielles vaut le détour.
Evidemment, tout ce qui suit n’engage que lui - sous réserve que j’ai correctement retranscrit ses propos, cela va de soi. Et de toute façon, vous savez ce qu’on dit sur les sondeurs… mais il n’empêche que c’est intéressant !
Selon lui d’abord, la principale demande des français est aujourd’hui d’augmenter leur protection vis à vis du monde, mais cela se double de l’idée que ce ne sera pas possible. Il y a une différente majeure dans les sondages entre le souhaitable et le possible, par exemple sur la retraite à 60 ans. Il faudrait protéger le produire français, alors que les vraies réponses sont surtout dans une amélioration du produire français.
C’est sans doute là que se situe la différence entre la re-industrialisation / relocalisation, et la néo-industrialisation / développement de nouvelles filières - et notamment de filières basées sur les nouvelles technologies, objets communicants, design, etc.
Sur ces terrains, François Hollande se contraint pour l’instant à une très grande prudence, probablement pour éviter de réveiller le spectre du non. Ce serait une situation où la gauche aurait beaucoup à perdre.
L’autre demande des Français, c’est le retour du rôle de l’Etat, des services publics, etc. Avec comme problème corollaire, celui des moyens à consacrer à ce retour de l’Etat.
Pour lui, le sentiment que Nicola Sarkozy essaie d’affaiblir l’Etat est même l’une des raisons de fond du sarkobashing actuel. Il est perçu comme opposé aux demandes égalitaires, aux mesures pour une société plus juste. Alors qu’en 2007, dans une société qui avait plus confiance en elle, plus individuelle, ses messages passaient beaucoup mieux.
Ce n’est pas à dire que la gauche n’a pas de problèmes. Déjà, on observe un décalage entre le paysage idéologique et le paysage politique comme par exemple sur l’immigration où il lui est difficile d’être ouvert sur tous les sujets - vote des étrangers, sans papiers (cas par cas), etc. Les Français sont demandeurs de justice économiques, mais ils ne réclament pas forcément d’égalité de droits entre les individus.
Du point de vue des sondages, depuis 3 ans, Sarkozy est battu, battu, battu. Quasiment aucun sondage ne le donne gagnant.
Après les primaires tout le monde pensait que François Hollande allait s’écrouler, mais il est remonté après le Bourget. Il déborde donc de l’électorat socialiste, à gauche et chez les écologistes - sans doute grâce à la bonne utilisation du thème du champion. Au fond ce que reprochaient les français à FH, c’était d’être mou dans sa contestation du système économique et financier, au moins en paroles.
Un point intéressant est que Ségolène Royal ne disposait pas du vote populaire en 2007 - contrairement à ce qu’elle avance - car elle avait seulement le vote des banlieues. En revanche, François Hollande a réussi à les convaincre en partie avec un score d’environ 30%, aussi bien dans les classes moyennes que dans le vote ouvrier.
Ses faiblesses restent encore son image et sa crédibilité. Mais elles tiennent surtout au fait qu’il n’est pas encore président - politique étrangère, stature, etc. autant d’avantages qui dépendent de la fonction. C’est sans conséquence vis-à-vis du résultat de l’élection. En 1981, 5 jours avant les élections, 51% des gens disaient que VGE faisaient plus président, 27% Mitterrand.
Une victoire de François Hollande dépendrait de bons reports de voix de François Bayrou, et d’un mauvais report des voix de Marine Le Pen.
Du coup, cela signifie que la gauche ne sera pas majoritaire en France, avec seulement de 40 à 41% des voix. L’extrême gauche a été tuée par la personnalisation - supprimez Arlette Laguillier et vous supprimez tout son parti d’un coup. La gauche gagne donc dans un rapport de force construit contre NS, mais ce n’est pas un soutien.
Du point de vue de Jérome Jaffré, la campagne de François Hollande ressemble beaucoup à la campagne de Mitterand en 88 : une vraie promenade de santé.
C’est après que les vraies difficultés commenceront : retraite à 60 ans, etc.
En ce qui concerne Mélanchon, il attire un vote de gauche et pas d’extrême gauche, de classe moyenne et pas de classe populaire, et clairement fléché vers François Hollande. Pour le moment il ne le gêne absolument pas.
Sur la constitution d’un gouvernement futur, Jérome Jaffré pense que les petits partis de gauche en seront membres. Plus votre partenaire est faible, plus vous pouvez jouer la solidarité, et plus il est important qu’ils soient présents pour le futur. C’est ce qu’avait fait Mitterrand après avoir détruit le pc en 1981.
François Bayrou est en panne stratégique. Il fait une campagne de centre droit, mais ses électeurs sont restés au centre gauche. Il a une très très bonne image, mais c’est un peu le second meilleur candidat contre NS. Après avoir fait de l’anti-sarkozysme primaire pendant 3 ans, il s’est calmé et il tape maintenant contre Hollande. Il se pose un peu en martingale proposant aux français de virer sarkozy tout en s’épargnant la gauche.
Mais les français ne raisonnent pas comme ça. S’adosser un coup à la gauche pour battre Nicolas Sarkozy, puis à la droite pour battre François Hollande, c’est un comportement ultra-politicien et visible - c’est bloquant. Pour Nicolas Sarkozy, être battu c’est une chose, mais ne pas accéder au second tour ce serait une défaite totale. Il soigne donc son socle électoral sur ses bases, etc. Du coup il devrait empêcher Bayrou de lui piquer des électeurs. Et aujourd’hui il a encore moitié de voix que Nicolas Sarkozy.
François Bayrou mène donc une campagne de centre droit. Et comme il fonctionne, il prépare donc l’élection présidentielle suivante - estimant que NS est déjà battu et qu’il faudra battre la gauche en 2017. L’hypothèse serait donc plutôt qu’il appelle à voter Nicolas Sarkozy - de façon maquillée.
C’est très embêtant pour la gauche car il leur faudrait élargir leur base électorale et politique pour gouverner correctement. La droite ne fait pas l’union nationale quand elle gagne, mais elle la fait quand elle perd. Tandis que la gauche ne la fait jamais.
Au sujet de Marine Le Pen, il faut bien finir par croire qu’il y a un problème. Le conseil constitutionnel doit se prononcer le 22/2 probablement en faveur de l’anonymat des parrainages. Il faudra donc revoter une loi dans la foulée et les délais seront très courts.
Du coté positif, elle a déjà une meilleure image que son père. Il y a beaucoup moins d’hostilité envers ses idées (il y a 15 ans, c’était 75% d’opinion très en désaccord, aujourd’hui c’est 30%). Elle arrive à s’élargir un peu vers les classes moyennes.
Mais elle est en concurrence avec l’abstention. Ses électeurs sont des électeurs peu politisés. Or l’hypothèse de cette présidentielle est celle d’une forte abstention en raison du climat de défiance, et que toutes les élections depuis 2007 ont battu le record d’abstention dans leur catégorie. Le record pour la présidentielle était en 2002 avec 27% d’abstention, tombé à 19% au second tour bien sur. C’était 15% en 2007, mais l’hypothèse de 30% n’est pas absurde en 2012.
Il est étrange qu’elle se soit lancé dans une croisade contre l’union et l’euro, et qu’elle ne soit pas resté sur ses thèmes les plus favorables. Si c’était à refaire, les français ne referaient pas l’euro sans gouvernance économique. Mais à partir du moment où il existe, le quitter c’est extrêmement anxiogène.
Pour Nicolas Sarkozy enfin, les médias veulent le match. Il va donc y avoir 15 jours de bataille très dure. Son image personnelle est détruite : il n’est plus perçu ni sincère, ni honnête (13% ! record de chirac battu ! très atteint par l’affaire Bettencourt), proche des problèmes des français, etc. il est toujours dernier de tous les sondages.
Son électorat subit un rétrécissement sociologique impressionnant. En 2007, il touchait les couches populaires, touchant par exemple ceux “qui s’en sortent difficilement”. Aujourd’hui il n’est majoritaire que chez ceux qui s’en sortent “très facilement”, moins de 10% de la population, personnes âgées, revenus élevés. Ca ne fait pas une majorité électorale.
Politiquement, il est très isolé. Et si les électeurs François Bayrou comprennent qu’il fait une campagne de centre droit alors qu’ils sont restés au centre gauche - ils vont envoyer François Hollande à 35%.
Du coup Nicolas Sarkozy fait une campagne comme s’il était déjà dans l’opposition.
Les scénarios dans l’ordre de probabilité de Jérôme Jaffré :
1. alternance - cohérence. La présidentielle conduit à l’alternance, et les électeurs envoient une majorité conforme à l’orientation du PR.
2. élection faussée. C’était jusqu’à peu la qualification de MLP au second tour mais qui s’éloigne peu à peu. Election faussée car il n’y a pas de désir de gauche, mais encore moins d’extrême droite. Chirac en 2002 n’avait pas su en tirer les conclusions et faire une large union. Mais cette fois-ci cela sera sans doute différent.
3. un choix clair suivi par une cohabitation derrière. Ca finira bien par se produire. Et ce n’est pas une cohabitation car il y a alors deux légitimités concomitantes exprimées par le suffrage universel.
4. reconduction cohérence. Ce serait un événement majeur et stupéfiant. Ce serait un tel événement que ça rendrait assez facile une victoire de la droite aux législatives.
5. élection surprise qui conduit à une forme de large union. Ce serait l’élection de Bayrou mais elle a beaucoup reculé. Il enchainerait alors sur la mise en place de la proportionnelle par référendum.