Jean-Baptiste Soufron

Et si la TV connectée était enfin considérée comme un grand chantier en France et en Europe ?

Henri Verdier a raison, la télévision connectée sera le grand chantier de la politique culturelle des cinq prochaines années… sauf que ce sera aussi un chantier de politique technologique et industrielle.
J’ai déjà eu l’occasion de dire que la part de marché global de la production audiovisuelle dans la consommation tv va se réduire au fur et à mesure que les gens installeront des apps dans leur tv pour jouer à des jeux vidéos, utiliser des réseaux sociaux, etc. 

Et pendant ce temps, les géants du web se rapprochent de plus en plus des producteurs de contenus. Tous deux sont américains, vivent dans des écosystèmes très proche (san francisco / LA pour le cinéma, new york pour la pub et la tv). Comme Apple et Disney, ils ont parfois des actionnaire communs.

Ils recréent une nouvelle verticalité, avec des acteurs dont les rôles et les compétences s’enchaînent les uns dans les autres. Ce qui menace les français, c’est de ne pas être capable de recréer la même verticalité, et donc de se retrouver réduit à n’être qu’un des maillons de la chaîne… on avait su l’éviter avec le cinéma ou la télévision - aujourd’hui on ne se prépare pas à réagir comme il faut.

En terme de marché, il faut sans doute désormais penser en termes européens et non pas nationaux. Depuis quelques années, notre politique culturelle a surtout consisté à défendre nos institutions nationales comme des corporatismes locaux plutôt que d’être le moteur de l’intégration réussie de nos acteurs culturels dans un ensemble européen plus grand et plus fort. 


C’est aussi le signe d’un décalage de la politique européenne de la culture qui s’intéresse surtout à la transformation de la culture en un marché néo-libéral - un objectif compliqué puisqu’il s’agit d’un marché basé sur le droit d’auteur, une activité immatérielle donnant lieu à la création d’une propriété intellectuelle dans les conditions prévues par la loi, c’est-à-dire un marché plus ou moins régulé. Au lieu de pousser les acteurs nationaux à travailler ensemble, l’Europe a passé les dix dernières années à les braquer en voulant faire sauter toutes les institutions sur lesquelles reposent leur activité : gestion collective, fonds de soutien ainsi que tous les petits outils de protection des acteurs locaux comme les quotas basés sur l’exception culturelle. 

Le résultat, c’est que l’Europe est un mastodonte de la production audiovisuelle mondiale - leader dans le sport, les shows télévisés, etc. mais qu’elle est incapable de négocier collectivement face à des grands groupes disposent d’une stratégie cohérente et coordonnée.

Certes il y’a le programme Media, mais il n’est pas suffisant. L’Europe de l’audiovisuel n’existe pas car il n’y a pas de groupes européens. Entre le protectionnisme réglementaire, les problèmes de langues, la territorialité des droits, le chantier paraît énorme.
Sauf si l’on considère le numérique comme un vecteur de décloisonnement. Par exemple en regardant comment Apple a réussi à se déployer de façon “européenne” grâce à son store.

Le scénario est du coup facile à prévoir. Pays par pays, il n’y aura qu’à se baisser pour ramasser les morceaux de choix secteur par secteur, les intégrer dans leur nouvelle chaîne verticale, les en rendre dépendants, et ensuite les gérer comme la grande distribution gère ses producteurs de fruits et légumes… 

Au niveau français, malgré l’arrivée de technophiles comme Bruno Patino et Eric Scherrer à France Télévision, rien de bien exceptionnel n’a pour l’instant été mis en place. Le transmedia lab de Orange tourne tranquillement mais s’oriente plutôt vers la production de contenus numériques que vers la tv connectée proprement dite. Malgré un bon produit, MySkreen ne décolle pas pour l’instant, et ses petites soeurs non plus. 

Quant à l’action de l’Etat, le CSA s’est doté d’une commission, mais il n’est pas certain que son rythme de fonctionnement lui permette de réagir suffisamment vite. L’INA aurait pu être force de proposition mais depuis son changement de président, il semble plutôt se concentrer sur sa fonction d’archivage. Un rapport a été confié à plusieurs personnes dont Marc Teissier, mais ses propositions sont surtout destinées à étudier les modèles économiques et l’évolution du cadre réglementaire. 

La réponse française est pour l’instant sous-équipée : face à l’arrivée prévisible d’acteurs impérialistes, on essaie de monter un standard français qui sera porté par notre industrie nationale et quelques partenaires étrangers. Cela ressemble beaucoup à la stratégie française de la télévision sur le mobile - le DVBH pour ceux qui s’en souviennent avec peu ou prou les mêmes acteurs. Un tel succès que même sans avoir les chiffres, je suis presque certain que la majorité de la vidéo vue sur téléphone mobile aujourd’hui l’est par Youtube ou Dailymotion. 

Depuis que les logiciels libres et les standards ouverts ont débarqué dans le secteur des médias, la dernière fois que cette logique de standard propriétaire a réussi à avoir un (petit) impact, c’était lors du match blue-ray contre hd-dvd - une vraie victoire. 

En fait le grand secret de la tv connectée, c’est qu’il faudrait s’appuyer sur des startups. Sur ce sujet, il y en a des dizaines aux USA, explorant des dizaines de modèles économiques différents : Hulu joue le partenariat avec les géants de l’audiovisuel, Vimeo le crowdsourcing de niche, Facebook les souvenirs de famille, et il y en a tellement de toutes petites qui sont en train de trouver leur place. 

En d’autres termes, si la tv connectée anglo-saxonne est en situation de s’approprier notre marché et notre industrie culturelle, ce n’est pas que parce que deux des grands géants du web décident de s’y attaquer. C’est surtout parce qu’ils disposent d’un écosystème vivace de startups qui commencent peu à peu à trouver leur place dans l’écosystème plus global de l’industrie américaine des médias. 

Il existe pourtant quelques pistes : 
  • Par le levier des acteurs publics (France Télévision, Arte, INA notamment), ne pourrait-on pas impulser la puissance publique pour la TV connectée ?
  • L’Etat en tant que tel peut-il faire quelque chose ? On pense notamment aux institutions culturelles et au Ministère de la culture. Mais pourquoi pas aussi via la commande publique, par exemple à travers l’Education Nationale qui pourrait remettre en actualité la logique des programmes audiovisuels éducatifs par ce biais - ce qui peut se faire en parallèle de la généralisation progressive des manuels numériques.
  • Il existe bien sur des leviers de régulation : quotas pour la diversité, accords avec les constructeurs, mesures législatives et réglementaires, gestion au niveau national ou européen, etc.

Alors certes entre la chronologie des médias, la circulation des droits, etc. les rapports se suivent et rien ne bouge. On promet 400 M€ d’un coté, puis 100 M€ pour la numérisation du fonds cinéma, mais tout cela reste des promesses et les dépenses ne sont pas engagées. 

Les exemples que j’ai mentionnés sont révélateurs de l’inexistence du secteur. Au delà du talent des hommes, il n’existe pas. Pourquoi : la faute à la réglementation, au financement, à l’establishment qui fait que seules les chaines historiques pourront tirer leur épingle du jeu. Qui a réussi à construire un modèle économique autour de la TV Connectée ? Les propositions de Orange, SFR, Free, Bouyguetel, TF1, Canal sont tout sauf innovantes. Quant à Dailymotion, il repose beaucoup sur Orange. Et mySkreen n’a jamais trouvé sa place. 

La TV connectée est sans doute le lieu d’innovations majeures pour notre économie pour les 20 prochaines années. Mais la filière a du mal à s’adapter. La stratégie actuelle aboutit surtout à renforcer les acteurs en place, dans l’espoir de pactiser avec les géants du web qui sont au moins solvables même s’ils sont dominateurs et qu’ils ne respectent pas les règles du jeu sur la TVA, la chronologie, etc. Comme le dit Electron Libre, tout le monde se sert les coudes en attendant la fin de l’orage. 

A l’heure actuelle, difficile d’être optimiste. La place pour de vrais nouveaux entrants est encore limitée, voire inexistante. 

Le résultat, c’est que la tv connectée est même aujourd’hui perçue comme un piège politique car le problème n’est ni de droite ni de gauche. Il est aussi corporatiste. Comme le dit Pascal Lechevallier, c’est “mission impossible”.

D’où quelques pistes supplémentaires plus orientées vers les entreprises : 

  • Malgré tout, les secteurs du web, de la technologie et de l’audiovisuel sont vivaces et riches de gens entreprenants, avec de nombreuses écoles, startups, de petites boites de production, des plus grosses, etc. Peut-être serait-il possible de créer une dynamique de grand projet afin d’orienter leur activité dans cette direction ?  
  • Sur ce point, on parle finalement assez peu de la convergence des “devices” et surtout des nouvelles générations de services qui pourraient alors être créés via les TV connectées (sauf dans le New York Times et sur Proxima Mobile).   
  • Mieux, l’évolution vers la tv connectée - plus que de tenter de donner un solution de” sortie de crise” aux acteurs installés peut aussi être l’occasion de faire naître de nouveaux intervenants qui pourrons valoriser notre créativité et nos technologies. D’où l’importance des rapprochements avec des secteurs comme la santé, la maîtrise énergétique et bien d’autres. 
  • Le secteur étant essentiel pour l’Europe, avec de nombreux écosystèmes très actifs comme à Londres. Là encore pourquoi ne pas impulser un mouvement collectif au niveau européen ?  
Pour finir, en France depuis 5 ans ? Rien sauf Dailymotion qui est une belle entreprise, mais qui reste encore un peu seule ; MySkreen qui n’a pas su devenir le Deezer de la vidéo ; quelques petits acteurs très indépendants. Où sont passés les investissements d’avenir ?


Update : on me signale un certain nombre d’articles de veille intéressants sur le sujet sur le site de Proxima Mobile

Facebook, Apple et cie : la course à l’échalote de l’emploi indirect.

Le concept d’écosystème est porteur d’une forte puissance émotionnelle et opératoire. Inventé par Arthur Tansley au début du XXe siècle, il repose sur une intuition neuro-psychanalytique présentant le cerveau comme la somme d’une activité électrique. 

Initialement limité à la description de la complexité du règne végétal, il a été combiné avec des éléments de la théorie des systèmes par Jay Forrester, Norbert Wiener, Buckminster Fuller et Steward Brand pour décrire des environnements urbains, économiques ou sociaux.

Ayant bien assimilés la force de ce concept, les géants du web s’ingénient aujourd’hui à démontrer qu’ils sont au cœur d’un écosystème générant des emplois et de l’activité – ce qui serait bien sur antinomique avec la complexité et le chaos inhérent à tout véritable écosystème. 

Alors moi qui croyait que toute cette énergie était due à la nature décentralisée de l’Internet, aux open standards comme HTML5, à la logique read/write du world wide web, aux logiciels libres comme Apache… me voilà bien attrapé.

Mais partons des éléments avancés par ces entreprises.

Selon une récente étude, Facebook aurait permis de créer entre 180 et 240 000 emplois indirects aux Etats-Unis grâce au développement d’applications. Selon une étude du cabinet Deloitte - commanditée par Facebook soi-même, leur “écosystème” aurait créé 232 000 en Europe (soit 22 000 emplois en France et 1,9 milliard de chiffres d’affaires). En mars dernier, une fameuse étude de McKinsey utilisée comme backbone pour le eG8 de Nicolas Sarkozy et commanditée par Google suggérait qu’internet aurait créé 25 % d’emplois en France depuis 1995.

Et voilà maintenant que Apple rejoint la danse.

Vertement critiqué pour avoir délocalisé une importante main d’œuvre en Chine, orpheline de son génie fondateur, la pomme désormais insipide ne prétend plus à être la plus importante manufacture de design informationnel de son époque. Elle fait du lobbying tout ce qu’il y a de plus banal en rappelant aux dirigeants de son pays qu’elle est importante parce qu’elle crée beaucoup d’emplois… rien de plus, rien de moins que Ford, WalMart ou McDonalds, avec en plus une page dédiée sur leur site intitulée « créer des emplois par l’innovation ».

Combien d’emplois ? 514 000 aux USA, rien de moins.

Comment ? Pris isolément, Apple emploie  47 000 personnes. Au-delà, les développeurs iOS emploieraient 210 000 personnes. Et il faudrait encore ajouter 257 000 personnes travaillant dans des rôles de support.

Alors que nous expérimentons tous chaque jour l’explosion des startups et la nature incroyablement ouverte de l’Internet, qui peut être dupe d’un discours aussi frustre ?

Personne ne conteste que le numérique soit une transformation générale qui impacte positivement l’ensemble de la société.

Selon les estimations de certaines écoles du numérique, rien qu’en France et sur les seuls postes de développeurs web et chefs de projet (bacs +5), nous aurions besoin de 10 000  postes par an pendant dix ans. Le chômage du secteur se maintient à un niveau bas entre 6% et 7%. Les profils sont constamment captés par les SSII de sorte que les entreprises sont en demande continue.

Mais si le numérique crée des emplois à haute valeur ajoutée, il est impossible d’ignorer le reportage traumatisant du New York Times sur les conditions de travail des ouvriers chinois de Foxconn qui assemblent l’iPad et l’iPhone, et environ 40% des appareils électroniques vendus à l’échelle mondiale. Le Monde a d’ailleurs publié une synthèse sur cette question.  

Cette tendance à calculer des chiffres d’emplois sur un “écosystème” entier relève bien évidemment de l’opération de communication bien plus que de la réalité. Google essaie de répondre aux reproches concernant leurs optimisations fiscales en Europe. Facebook cherche à détourner le débat des problèmes posés par son modèle économique fondé sur l’exploitation de la vie privée des individus. Apple tente maladroitement de faire oublier qu’ils sont « designed in California, assembled in China ».

C’était pourtant Steve Jobs qui avait imposé ce slogan discret présent au dos de chacun de leurs appareils. Quand on participe de façon aussi évidente à une transformation dont chacun peu voir les effets positifs au quotidien, pourquoi s’évertuer à monter une opération de Spin ?

Il ne fait aucun doute que les emplois développeurs existent et sont vivaces, que des startups se créent, que d’autres entreprises se développent dans le numérique, que de nombreux emplois sont créés ou transformés en mieux ; bref, que toute une économie dépend désormais de l’Internet du Mobile.

Mais le risque est réel que cette économie détruise plus d’emplois qu’elle n’en crée. Il a par exemple été dénoncé par Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee dans Race Against the Machine: How the Digital Revolution Is Accelerating Innovation, Driving Productivity, and Irreversibly Transforming Employment and the Economy, mais aussi par Jeremy Rifkin et beaucoup d’autres.  

Visiblement la solution prônée par les géants du web serait de réinventer les grandes entreprises et les politiques de filière en remplaçant General Motors par IBM, Arcelor-Mital par Dassault Systèmes, Renault par Zynga.

C’était déjà ce que prédisait Carmen Hermosillo en 1994 dans son article « Pandora’s Vox : on Community in Cyberspace » où elle expliquait que la révolution numérique ne conduirait pas à une diminution de la hiérarchie sociale, mais au contraire à une uniformisation des individus et à un transfert de pouvoir au bénéfice des grandes entreprises qui seraient les nœuds du réseau.

Mais dans ce cas, que deviendrait la fameuse société créative ? Quid des startups, de Wikipedia, des blogs, du data-journalisme, de l’incroyable liberté d’action offerte par le web. Dans les faits ce serait le triomphe de la génération C pour consommation. Dans les conséquences, ce serait la perte du sens de toute une révolution.

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Pour aller plus loin sur cette question essentielle, je vous conseille les liens suivants : 

Faute de services premium bien faits chez les gros opérateurs, les abonnements Free Mobile peuvent risquent de toucher les gros forfaits les plus rentables…

Tout le monde présente les forfaits Free Mobile comme des forfaits populaires destinés aux personnes ayant de petits abonnements pas chers. 

Mais qui de ceux qui ont des forfaits importants, ou des factures en dépassement. Je pense par exemple à la mienne qui représente toujours plus de 150 euros par mois depuis déjà plusieurs années. 
La réflexion m’est venue après avoir découvert avec surprise que deezer premium n’était pas compris dans mon abonnement - lequel n’est pourtant un abonnement bas de gamme comme vous l’aurez compris… 
Et là ça m’a coupé le sifflet. 
Parce que chez Free j’ai 3 Go de data au lieu de 2 Go, autant de téléphone illimité… Quant au roaming, quelle importance maintenant qu’on peut louer des téléphones data pas trop chers dans les aéroports d’accueil de presque n’importe quel pays étranger. 
Concrètement, j’avais eu quelque chose comme une semaine d’offre de test de deezer via mon forfait, et je commençais à être bien content. L’application est plutôt bien, même si son ergonomie pourrait être facilement améliorée. Au-delà du plaisir naturel lié au service, j’avais le sentiment d’avoir une offre intégré, et de bénéficier d’un service… la même impression que peut donner une carte american express, ce n’est pas moins cher mais on upgrade votre chambre quand vous arrivez à l’hotel. 
Sauf que, paf, ils m’ont coupé au bout d’une semaine. 
Il y a un truc ! Je ne m’en étais pas rendu compte, mais j’étais prêt à ne pas changer d’opérateur parce que je croyais disposer de services qui me plaisaient intégrés “gratuitement” dans mon offre.
Ils devraient imaginer d’autres types de services similaires et commencer à gonfler leurs offres avec : du stockage en ligne, de la synchro de données, un cloud pour les photos, les films, des services de dating, pourquoi pas des ebooks ou de la vod, etc.
Bien sur, il faudrait éviter de retomber dans le tropisme traditionnel de beaucoup d’opérateurs qui est de réinventer des services qui marchent déjà par ailleurs et qui disposent d’une bonne base d’utilisateurs. Passer un accord avec dropbox ou jolicloud me semblerait plus efficace que d’essayer de redévelopper quelque chose de zero.  
Certes je suis sensible aux argument qui mettent en garde contre une baisse des coûts qui fragiliseraient l’intégralité du marché, empêchant de générer suffisamment de marge pour continuer à équiper le parc. 
Mais hier j’ai reçu ma nouvelle carte sim. Pour l’instant je garde les deux forfaits et je vais comparer ce que ca donne sur le data, mais je donne peu de chance à mon opérateur qui risque de perdre un client professionnel à près de 2500 euros par an avec les dépassements, les nouveaux téléphones, etc. 
Quelque part je me dis que ca fait beaucoup de marges accumulées depuis pas mal d’années, et que je ne les ai pas vraiment vues se transformer en services concrets sur mon téléphone. 

Etude Nielsen : après la génération “C”, à quand la génération “B” pour “Bullshit” ?

Génération Y ou pas, un rapide tour dans les salles de classe ne laisse aucun doute sur le fait que savoir se servir de Facebook parce qu’on l’utilise au quotidien n’a rien à voir avec la compréhension des outils de communication interpersonnels. Beaucoup de gens utilisent les outils du moment simplement parce qu’ils sont nécessaires à leur intégration sociale.  

Ce n’est pas pour rien que comme Xavier Niel ou Marc Simoncini beaucoup de créateurs d’entreprise du web 2.0 français ont commencé avec le Minitel. Ayant acquis de bonnes bases, ils ont pu les réutiliser pour développer de nouveaux produits sur Internet. Des serveurs 3615 aux serveurs webs, c’est surtout l’ergonomie, le modèle économique et la quantité de clients qui changent. L’age ne fait pas grand chose à l’affaire. 

Reste que si la différence n’est pas générationnelle, il est clair que les gens n’ont pas les mêmes comportements selon qu’ils sont connectés ou qu’ils ne le sont pas - or, qu’elle qu’en soit la raison, certaines classes d’age sont aujourd’hui plus connectées que d’autres. 

C’est ce qui ressort d’une récente étude de Nielsen qui constate tant bien que la catégorie des 18-34 ans est largement plus connectée que leurs ainés, d’où le terme de génération “C” qui a au moins le mérite d’être plus englobant que les générations “Y” ou “X”. Leur caractéristique ? Bien que ne représentant que 23% des américains, ils forment 33% et 39% des détenteurs de tablettes smartphones…

…mais “seulement” 27% des consommateurs de vidéo en ligne ou des visiteurs de réseaux sociaux.

4% de différence, difficile de parler de phénomène générationnel lourd.

Reste qu’on peut dire que les jeunes adultes achètent plus de gadget. 

Et que les communicants ont toujours besoin de nouveaux concepts clivants pour classer la population en blocs sur lesquels ils peuvent vanter leur vaste pouvoir d’influence. 

Allez toujours voir le pdf, les statistiques restent intéressantes malgré tout. 

Aux Etats-Unis, la déclaration des droits de la vie privée sonne un peu creux…

La Maison Blanche vient d’annoncer un grand nombre d’initiatives consacrées à la vie privée. De plus en plus d’entreprises commencent à tirer profit des données personnelles produites et diffusées par les internautes. Il devient nécessaire de clarifier les règles du secteur. La multiplication des modèles basés sur la mise en place plateforme et d’API rend la compétition difficile à réguler. Quelques acteurs comme Google ou Facebook se sont dotés de moyens informatiques importants et des technologies adéquates pour se positionner peu à peu comme les supports incontournables de toute une filière économique. Quant au citoyen, même si c’est lui qui est à l’origine les données il rentre dans une relation compliquée de production-dépendance. Même si c’est lui qui produit les données, il devient contraint par les nouvelles règles imposées par les plateformes qu’il a pris l’habitude d’utiliser. 

Face à ces questions, la Maison Blanche propose de rédiger « une déclaration des droits de la privacy » afin de reconnaître sept grands principes. Mais plutôt qu’une véritable « déclaration des droits », c’est plutôt un banal code de bonne conduite dont il s’agit. La Federal Trade Commission pilote le projet en défendant le principe de l’auto-régulation des acteurs. C’est une victoire politique certaine pour les géants du web qui ont trouvé un allié en la personne de Barack Obama. 

L’enjeu est de taille car l’économie de la vie privée dépend d’un cadre économique, social, juridique et politique très différent selon que l’on se place en Europe ou aux Etats-Unis. 

Contrairement aux USA où ces questions sont encore l’objet d’un vrais bras de fer, la vie privée est assez bien définie en Europe – incluant notamment le droit pour les citoyens d’accéder à leurs données, de les modifier et de les supprimer. Comme l’ont rappelé les débats autour du fichier d’emails de l’UMP, la collecte de certaines données est tout simplement interdite. En France, en Allemagne et ailleurs, des autorités administratives indépendantes sont chargées de faire respecter des lois dont l’importance va grandissante, et de les adapter à la société moderne. 

Or, l’Europe est un marché essentiel pour de nombreuses sociétés américaines de l’internet – avec une réglementation très peu adaptée à leurs nouveaux business models. Il leur est bien sur possible de s’adapter, mais le conflit est inévitable – surtout quand ces marchés commencent à rejoindre ceux tout aussi europeanéo-centrés du e-commerce et de la téléphonie mobile. Et comme le dit l’adage, si vous n’êtes le client, c’est que vous êtes le produit

Dans ces conditions, soit les Etats-Unis rejoignent une position plus européenne en reconnaissant des droits à leurs citoyens, soit ce sont les européens qui évoluent en favorisant des mécanismes beaucoup plus contractuels en laissant les consommateurs se débrouiller face aux conditions générales d’utilisation de Facebook ou de Amazon. Il y a des partisans des deux camps de chaque coté. 

Dommage donc que la maison blanche n’ait pas saisi l’opportunité pour créer une véritable déclaration des droits, c’est-à-dire un traité international, négocié entre Etats, ratifié par leurs parlements, discuté par leurs populations, et s’imposant de façon positive dans leurs législations. Etant donné l’importance croissante du numérique dans la vie quotidienne des citoyens, il ne fait aucun doute que l’on aurait sans doute beaucoup de droits à leur reconnaître qui n’existaient sans doute pas il y a encore quelques années.

Après les droits universels de 1948, les droits civils et politiques puis les droits économiques, sociaux et culturels de 1966, pourquoi pas aussi des droits numériques en 2012 ? 

PS : Petite update pour indiquer un article assez complet sur electronlibre.

Les mafias du web… (by soufron)

Chronique paranoiaque suscité par les soubresauts de la fin de Megaupload et la comparaison entre hackers et mafia en ligne.

 

Mais d’abord, mafia ou pas mafia ? Plus que la mafia, le masque des Anonymous renvoie à la résistance puisqu’il s’agit d’une représentation figurative de Guy Fawkes – l’un des assassins malheureux de James Premier Roi d’Angleterre. De même, les hackers comme Lulzsec se sont toujours revendiqués comme étant plutôt des activistes – voire même des hack-tivistes – et non pas des criminels attirés par l’argent.

 

Pourtant le crime informatique est devenu quelque chose de tout à fait sérieux, grossissant au même rythme que le reste du réseau. Le fraudeur-type est un auto-entrepreneur pratiquant l’intégration verticale. Par exemple quelqu’un qui achète une machine à encoder les cartes de crédit, prend un travail dans une sandwicherie ou un call center afin de récupérer des numéros de carte bleue, puis va la nuit retirer de l’argent dans les distributeurs.

 

Au-delà de ces individus, ce sont des réseaux qui sont en train d’émerger, dans lesquels s’organise la division du travail. Plutôt que d’attendre dans sa sandwicherie, notre auto-entrepreneur du web peut s’adresser à un phisher – quelqu’un qui se fait passer pour quelqu’un d’autre et vous demander vos numéros de carte bleue – comme par exemple votre banque ou l’une de vos boutiques en ligne.

 

Et pour disposer d’une puissance informatique suffisante pour faire ses spams, il peut aller engager un « berger de botnets » c’est-à-dire des individus capables de faire fonctionner de façon mutualisée de petits programmes informatiques malicieux baptisés « malwares » qui ont préalablement été introduits sur les ordinateurs d’individus peu attentifs à leur sécurité informatique. Au moment choisi, tous sont activés à distance pour effectuer collectivement les tâches réclamées par leur maitre – à l’insu bien sur de leur légitime propriétaire. C’est de cette façon qu’avait été attaquée l’Estonie en 2007 ou les infrastructures du FBI il y a quelques semaines.

 

L’apparition de ces botnets a également donné naissance à la profession de kidnappeur numérique, quelqu’un capable de menacer des enseignes commerciales de les surcharger en multipliant le nombre de requêtes sur leurs site web – sauf à accepter de payer une rançon pour retrouver un état de fonctionnement normal.

 

Ajoutez-y l’intégration de monnaies virtuelles comme les bitcoin, et de places de marchés style ebay mais totalement anonymes comme Silk Road… n’en jetez plus la coupe est pleine.

 

Tout cela rappelle l’apparition de l’utilisation de la voiture dans la crime organisé, permettant aux voleurs de cambrioler plusieurs appartements ou boutiques dans une même tournée, ou d’échapper facilement aux forces de l’ordre. Il a fallu près d’une génération à la police pour s’adapter, s’équipant bien sur de voitures plus puissantes, mais aussi en développant des réseaux nationaux de coopération policière, ainsi que des méthodes de traçage des criminels comme par exemple les empreintes digitales. Le crime online suscite des adaptations similaires parce qu’il s’agit d’actions transnationales.

 

Mais le crime en ligne est très différent de l’univers de la mafia. Alors que l’on poursuit des crimes rares et de très grande ampleur, la criminalité en ligne est souvent de petite taille mais en quantité industrielle. Les crimes mafieux sont souvent commis par des marginaux en situation de difficulté sociale alors que les criminels en ligne sont souvent d’un haut niveau d’éducation mais vivant dans des sociétés offrant peu de débouchés.

 

Alors hackers – qui ne sont pas des criminels, phreakers – comme Steve Jobs, activistes , phishers, la mafia sur Internet est peut-être plus allégorique que réelle, mais elle partage toute une inventivité culturelle avec sa cousine italienne – sa première mise en perspective date d’ailleurs de 1978 dans le très excellent livre de John Brunner « sur l’onde de choc », avec déjà une certaine ambiguité entre le hacker et le criminel.

 

Mais vous savez ce qu’on dit… selon que vous soyez puissant ou misérable…

Peut-on réindustrialiser par le numérique ?

 

Construite en 1955 par Alcoa, la presse de 50 000 tonnes de Loewy est un géant d’acier. Haute de neuf étages, c’est elle qui a été utilisée pour presser les ailes des Boeing 747 en un seul bloc continu d’aluminium. Reconnue comme un trésor national de l’ingénierie, elle n’a été égalée que par sa sœur jumelle construite par l’US Air Force pour presser les ailes des bombardiers B2, et par les trois forges de 65 000 tonnes construites par l’industrie soviétique pendant la guerre froide. 

Mais après avoir cassé il y a trois ans, malgré le fait que presque tous les avions américains aujourd’hui en vol comportent des éléments produit par la presse Alcoa, la plupart des gens craignait ne pas avoir d’autre choix que de la démanteler.

Il faut dire que l’énergie requise pour la construction de ce monstre était telle qu’il avait été nécessaire de mettre en place un programme national d’investissement de 279 millions de dollars durant de 1950 à 1957. Le tout pour produire une infrastructure rare, mais néanmoins essentielle car permettant en partie la baisse du coût des avions qui allait transformer la société américaine pendant les années 60.

Quel rapport avec le numérique ?

On confond souvent l’industrie avec le Taylorisme et la chaîne de fabrication, mais des exemples comme la presse Alcoa nous remettent face à la réalité d’un processus bien plus complexe. Sans cet outil indispensable, impossible pour l’industrie aéronautique américaine de produire ses avions à un coût suffisamment bas. 

Pour le dire autrement, l’impact grand public d’un secteur industriel nous fait facilement oublier les réussites techniques essentielles sur lesquels il repose souvent.

De la même façon, le caractère individuel et apparemment décentralisé de l’Internet nous fait oublier que nous sommes essentiellement présents sur Facebook, sur Google et sur quelques autres sites, que la connectivité du réseau ne repose sur quelques ordinateurs seulement – voire même quelques câbles sous-marins, que les protocoles qui en définissent l’architecture sont finalement bien peu nombreux.

Ce n’est pas pour rien qu’on considère souvent que le numérique est une nouvelle révolution industrielle. L’âge des startups rappelle immanquablement celui des inventeurs. Le parallèle est tellement efficace qu’on peut même défendre l’idée d’une véritable néo-industrialisation qui serait construite autour de quelques technologies-clé, de quelques infrastructures essentielles, et qui déclencherait une nouvelle transformation sociale autour des objets connectés, de la e-santé, etc.

Mais les infrastructures et les briques technologiques dont nous disposions ont aujourd’hui largement disparus. En 2004, Thomson, ancien leader mondial des téléviseurs dans les années 1990 - devenu Technicolor en 2010 -, cédait son activité de téléviseurs au chinois TCL. La même année, Alcatel abandonnait son activité de téléphones portables - Alcatel Mobile Phones - au même constructeur.

Sagem  était encore leader du marché français des téléphones mobiles en 2004 mais a depuis été absorbé dans Safran avant séparé en deux blocs – l’un revendu à Carlyle en 2011, l’autre ayant déposé le bilan au même moment.

Cette désindustrialisation numérique se retrouve partout en Europe : Siemens a revendu sa division téléphonie au taïwanais BenQ en 2005, puis celle de matériel informatique à Fujitsu ; Philips  a cédé en novembre au chinois TPV sa branche téléviseurs ; Nokia, concurrencé par les smartphones d’Apple, de Samsung ou de HTC a lié son avenir a celui de Microsoft et enchaîne les plans de restructuration.

Aux USA, les grands acteurs du web ne font pas tous ces erreurs. Motorola racheté par Google est par exemple en train de se relancer dans le secteur des télévisions connectées. Apple réussit à continuer à capter la grande majorité de la valeur de ses objets « designés en Californie, fabriqués en Chine ».

On assimile trop l’industrie aux machines, aux usines, aux chaînes de production. On oublie que l’industrie c’est aussi du design, des breakthroughs technologiques, de la standardisation, des écosystèmes de production, des réseaux de distribution, et que c’est seulement quand on met tous ces éléments bout à bout qu’on arrive à créer des flux à destination du grand public.

Mais que faire quand des blocs entiers de cette chaîne industrielle ont disparus ?

Peut-être finalement sauter et reprendre le train en marche, sur la base de nouveaux produits, et de nouvelles formations. 

Justement, le 9 janvier 2012 le journal britannique The Guardian a lancé une campagne pour améliorer l’enseignement des technologies et de l’informatique dans les écoles et universités anglaises. Réagissant dans la foulée à cette campagne, le ministre de l’Éducation, Michael Gove, a expliqué que l’enseignement de l’informatique à l’école devait être profondément remanié. Pour lui, il faut relancer l’héritage du mathématicien britannique Alan Turing – le créateur de l’informatique, “en créant une génération de jeunes gens capables de travailler à la pointe du changement technologique”.

 L’industrie, c’est d’abord l’invention, le savoir-faire ; c’est ensuite l’activité, la capacité technique, le zèle ; bref, l’industrie c’est la technologie. 

Alors pourquoi ne pas carrément néo-industraliser par le numérique, la technologie, l’innovation ?

 

 

Quelques analyses sur les présidentielles piochées auprès de Jérôme Jaffré…

A l’initiative de la revue Esprit, j’ai eu la chance il y a quelques jours d’assister à une rencontre avec Jérôme Jaffré, ancien vice-président de l’institut de sondage Sofres, et fondateur du Centre d’études et de connaissance sur l’opinion publique (Cecop), dont il est toujours le directeur.

Outre le fait que c’était un orateur passionnant, son analyse du paysage politique quelques semaines avant les élections présidentielles vaut le détour. 

Evidemment, tout ce qui suit n’engage que lui - sous réserve que j’ai correctement retranscrit ses propos, cela va de soi. Et de toute façon, vous savez ce qu’on dit sur les sondeurs… mais il n’empêche que c’est intéressant ! 

Selon lui d’abord, la principale demande des français est aujourd’hui d’augmenter leur protection vis à vis du monde, mais cela se double de l’idée que ce ne sera pas possible. Il y a une différente majeure dans les sondages entre le souhaitable et le possible, par exemple sur la retraite à 60 ans. Il faudrait protéger le produire français, alors que les vraies réponses sont surtout dans une amélioration du produire français. 

C’est sans doute là que se situe la différence entre la re-industrialisation / relocalisation, et la néo-industrialisation / développement de nouvelles filières - et notamment de filières basées sur les nouvelles technologies, objets communicants, design, etc. 

Sur ces terrains, François Hollande se contraint pour l’instant à une très grande prudence, probablement pour éviter de réveiller le spectre du non. Ce serait une situation où la gauche aurait beaucoup à perdre. 

L’autre demande des Français, c’est le retour du rôle de l’Etat, des services publics, etc. Avec comme problème corollaire, celui des moyens à consacrer à ce retour de l’Etat. 

Pour lui, le sentiment que Nicola Sarkozy essaie d’affaiblir l’Etat est même l’une des raisons de fond du sarkobashing actuel. Il est perçu comme opposé aux demandes égalitaires, aux mesures pour une société plus juste. Alors qu’en 2007, dans une société qui avait plus confiance en elle, plus individuelle, ses messages passaient beaucoup mieux. 

Ce n’est pas à dire que la gauche n’a pas de problèmes. Déjà, on observe un décalage entre le paysage idéologique et le paysage politique comme par exemple sur l’immigration où il lui est difficile d’être ouvert sur tous les sujets - vote des étrangers, sans papiers (cas par cas), etc. Les Français sont demandeurs de justice économiques, mais ils ne réclament pas forcément d’égalité de droits entre les individus. 

Du point de vue des sondages, depuis 3 ans, Sarkozy est battu, battu, battu. Quasiment aucun sondage ne le donne gagnant.

Après les primaires tout le monde pensait que François Hollande allait s’écrouler, mais il est remonté après le Bourget. Il déborde donc de l’électorat socialiste, à gauche et chez les écologistes - sans doute grâce à la bonne utilisation du thème du champion. Au fond ce que reprochaient les français à FH, c’était d’être mou dans sa contestation du système économique et financier, au moins en paroles. 

Un point intéressant est que Ségolène Royal ne disposait pas du vote populaire en 2007 - contrairement à ce qu’elle avance - car elle avait seulement le vote des banlieues. En revanche, François Hollande a réussi à les convaincre en partie avec un score d’environ 30%, aussi bien dans les classes moyennes que dans le vote ouvrier. 

Ses faiblesses restent encore son image et sa crédibilité. Mais elles tiennent surtout au fait qu’il n’est pas encore président - politique étrangère, stature, etc. autant d’avantages qui dépendent de la fonction. C’est sans conséquence vis-à-vis du résultat de l’élection. En 1981, 5 jours avant les élections, 51% des gens disaient que VGE faisaient plus président, 27% Mitterrand.

Une victoire de François Hollande dépendrait de bons reports de voix de François Bayrou, et d’un mauvais report des voix de Marine Le Pen.

Du coup, cela signifie que la gauche ne sera pas majoritaire en France, avec seulement de 40 à 41% des voix. L’extrême gauche a été tuée par la personnalisation - supprimez Arlette Laguillier et vous supprimez tout son parti d’un coup. La gauche gagne donc dans un rapport de force construit contre NS, mais ce n’est pas un soutien. 

Du point de vue de Jérome Jaffré, la campagne de François Hollande ressemble beaucoup à la campagne de Mitterand en 88 : une vraie promenade de santé.

C’est après que les vraies difficultés commenceront : retraite à 60 ans, etc. 

En ce qui concerne Mélanchon, il attire un vote de gauche et pas d’extrême gauche, de classe moyenne et pas de classe populaire, et clairement fléché vers François Hollande. Pour le moment il ne le gêne absolument pas. 

Sur la constitution d’un gouvernement futur, Jérome Jaffré pense que les petits partis de gauche en seront membres. Plus votre partenaire est faible, plus vous pouvez jouer la solidarité, et plus il est important qu’ils soient présents pour le futur. C’est ce qu’avait fait Mitterrand après avoir détruit le pc en 1981. 

François Bayrou est en panne stratégique. Il fait une campagne de centre droit, mais ses électeurs sont restés au centre gauche. Il a une très très bonne image, mais c’est un peu le second meilleur candidat contre NS. Après avoir fait de l’anti-sarkozysme primaire pendant 3 ans, il s’est calmé et il tape maintenant contre Hollande. Il se pose un peu en martingale proposant aux français de virer sarkozy tout en s’épargnant la gauche.

Mais les français ne raisonnent pas comme ça. S’adosser un coup à la gauche pour battre Nicolas Sarkozy, puis à la droite pour battre François Hollande, c’est un comportement ultra-politicien et visible - c’est bloquant. Pour Nicolas Sarkozy, être battu c’est une chose, mais ne pas accéder au second tour ce serait une défaite totale. Il soigne donc son socle électoral sur ses bases, etc. Du coup il devrait empêcher Bayrou de lui piquer des électeurs. Et aujourd’hui il a encore moitié de voix que Nicolas Sarkozy. 

François Bayrou mène donc une campagne de centre droit. Et comme il fonctionne, il prépare donc l’élection présidentielle suivante - estimant que NS est déjà battu et qu’il faudra battre la gauche en 2017. L’hypothèse serait donc plutôt qu’il appelle à voter Nicolas Sarkozy - de façon maquillée. 

C’est très embêtant pour la gauche car il leur faudrait élargir leur base électorale et politique pour gouverner correctement. La droite ne fait pas l’union nationale quand elle gagne, mais elle la fait quand elle perd. Tandis que la gauche ne la fait jamais. 

Au sujet de Marine Le Pen, il faut bien finir par croire qu’il y a un problème. Le conseil constitutionnel doit se prononcer le 22/2 probablement en faveur de l’anonymat des parrainages. Il faudra donc revoter une loi dans la foulée et les délais seront très courts. 

Du coté positif, elle a déjà une meilleure image que son père. Il y a beaucoup moins d’hostilité envers ses idées (il y a 15 ans, c’était 75% d’opinion très en désaccord, aujourd’hui c’est 30%). Elle arrive à s’élargir un peu vers les classes moyennes. 

Mais elle est en concurrence avec l’abstention. Ses électeurs sont des électeurs peu politisés. Or l’hypothèse de cette présidentielle est celle d’une forte abstention en raison du climat de défiance, et que toutes les élections depuis 2007 ont battu le record d’abstention dans leur catégorie. Le record pour la présidentielle était en 2002 avec 27% d’abstention, tombé à 19% au second tour bien sur. C’était 15% en 2007, mais l’hypothèse de 30% n’est pas absurde en 2012. 

Il est étrange qu’elle se soit lancé dans une croisade contre l’union et l’euro, et qu’elle ne soit pas resté sur ses thèmes les plus favorables. Si c’était à refaire, les français ne referaient pas l’euro sans gouvernance économique. Mais à partir du moment où il existe, le quitter c’est extrêmement anxiogène. 

Pour Nicolas Sarkozy enfin, les médias veulent le match. Il va donc y avoir 15 jours de bataille très dure. Son image personnelle est détruite : il n’est plus perçu ni sincère, ni honnête (13% ! record de chirac battu ! très atteint par l’affaire Bettencourt), proche des problèmes des français, etc. il est toujours dernier de tous les sondages. 

Son électorat subit un rétrécissement sociologique impressionnant. En 2007, il touchait les couches populaires, touchant par exemple ceux “qui s’en sortent difficilement”. Aujourd’hui il n’est majoritaire que chez ceux qui s’en sortent “très facilement”, moins de 10% de la population, personnes âgées, revenus élevés. Ca ne fait pas une majorité électorale. 

Politiquement, il est très isolé. Et si les électeurs François Bayrou comprennent qu’il fait une campagne de centre droit alors qu’ils sont restés au centre gauche - ils vont envoyer François Hollande à 35%. 

Du coup Nicolas Sarkozy fait une campagne comme s’il était déjà dans l’opposition. 

Les scénarios dans l’ordre de probabilité de Jérôme Jaffré : 

1. alternance - cohérence. La présidentielle conduit à l’alternance, et les électeurs envoient une majorité conforme à l’orientation du PR. 

2. élection faussée. C’était jusqu’à peu la qualification de MLP au second tour mais qui s’éloigne peu à peu. Election faussée car il n’y a pas de désir de gauche, mais encore moins d’extrême droite. Chirac en 2002 n’avait pas su en tirer les conclusions et faire une large union. Mais cette fois-ci cela sera sans doute différent. 

3. un choix clair suivi par une cohabitation derrière. Ca finira bien par se produire. Et ce n’est pas une cohabitation car il y a alors deux légitimités concomitantes exprimées par le suffrage universel. 

4. reconduction cohérence. Ce serait un événement majeur et stupéfiant. Ce serait un tel événement que ça rendrait assez facile une victoire de la droite aux législatives. 

5. élection surprise qui conduit à une forme de large union. Ce serait l’élection de Bayrou mais elle a beaucoup reculé. Il enchainerait alors sur la mise en place de la proportionnelle par référendum. 

Le numérique darwinien peut-il vraiment aider à atteindre une meilleure égalité dans la société ?

Les hommes naissent libre et égaux en droit, et ce n’est jamais inutile de le rappeler. Alors pourquoi ne sont-ils pas aussi égaux matériellement ? Pour beaucoup, ce n’est ni possible, ni souhaitable. Les différences de revenus et de niveaux de vie entre les individus agissent comme un driver qui serait la seule motivation vers le travail, l’innovation, la productivité. 

Les auteurs de The Spirit Level: Why Greater Equality Makes Societies Stronger  ne sont pas de cet avis. Utilisant un indicateur qu’ils appellent le « ratio Gini », ils mesurent les inégalités de revenus au sein de 23 pays. Reprenant a contrario la philosophie de John Rawls, ils concluent que l’inégalité impacte négativement les riches aussi bien que les pauvres. Mieux vaut être aisé dans une société de gens égaux que privilégié parmi des miséreux. Il n’y a aucune différence en termes d’innovation, de réalisation artistique, ou d’excellence sportive entre les pays égalitaires et inégalitaires – tout en assurant un niveau de vie général de bien meilleur niveau. 

Mais depuis 30 ans, les pays occidentaux n’ont pas multiplié la richesse générale de la population. Alors que de nombreuses innovations - dont le numérique - amélioraient considérablement la productivité individuelle, ses recettes ont été accaparées par le top 1% de la population dont le nombre et la richesse s’est accrue. Les 99% restants ont profité de la baisse de coût des loisirs numériques, de l’augmentation du nombre de chaines de télévision, d’une communication de moins en moins chère, d’une production mieux optimisée offrant des produits à bas coût, etc. Mais ils n’ont pas profité d’une amélioration structurelle de leur condition. 

Certains ont réussi à construire des entreprises petites mais prospères. L’attention médiatique qui les entoure pourrait même faire croire que c’est une tendance. Tous rêvent de créer le prochain Facebook. Mais même en comptant les startups du numérique il n’y a pas vraiment plus de pme qu’autrefois, et elles ne sont pas plus riches. Et même si elles rendent de vrais services nouveaux ou moins chers à la société, leur impact reste limité. 

En fait, c’est même dans les « services financiers » - que l’évolution a été la plus marquée, c’est-à-dire dans le conseil, les algorithmes de trading, les outils financiers complexes, etc. Et non pas dans la création d’outils collectifs améliorant la vie des individus au quotidien. 

C’est ce phénomène qu’on regardé les auteurs de The Darwin Economy: Liberty, Competition, and the Common Good .

Mais cela se traduit aussi dans l’évolution  des revenus qui ont beaucoup plus augmenté pour le top 1% que pour les 99%. La plupart des nouveaux usages sont d’abord adoptés par les riches. Considérés comme des trendsetters, ils créent une demande dans la majorité de la population – laquelle demande ne peut être assouvie que si les prix baissent beaucoup (ex : le développement des jeux vidéos de salon à coté des jeux vidéos d’arcade), si ces produits et services deviennent gratuits (ex : l’explosion du piratage, le développement de google, etc.) ou si les gens les plus pauvres acceptent de faire des sacrifices (au détriment de leur niveau de vie réel). 

Et par une sorte d’effet cliquet, le fait que la demande de nouveaux usages soit d’abord drivée par les riches les motive à augmenter leur revenus. Ayant les moyens de diriger les arbitrages à leur avantage, ils ont ainsi réussi à faire en sorte que le salaire d’un PDG puisse augmenter de 500% en 25 ans, celui d’un avocat de plus de 200%, celui d’un urologue de plus de 40% - tandis que le revenu moyen de la population n’augmentait que de 7%.

En fait, en créant une pression sur les salariés, les mouvements de offshoring ont même probablement abouti à une réduction de la richesse réelle de l’individu moyen. La richesse relative ou l’impression de richesse n’augmente en fait que grâce à la réduction concomitante de la valeur des produits ou des services dont ils profitent. Or dans ce scénario, le numérique joue un rôle essentiel car une fois passée la phase d’innovation et de R&D, la scalabilité est souvent facile. Les gens ne sont pas plus riches mais la musique est moins chère, les communications par téléphone sont devenues illimitées, etc.  

Mais qui des Facebook, Twitter, Apple ? Comment se fait-il que l’apparition de ces entreprises du Forbes 400 semble favorisée par une structure inégalitaire comme celle des USA ? Selon ces analyses, leur essor est essentiellement lié au besoin des USA de déployer de services les plus gratuits possibles pour satisfaire la demande d’une population de plus en plus pauvre et qui a de plus en plus de mal à supporter l’inégalité de sa société. Le bargain est alors de favoriser la constitution de monopoles pour assurer malgré tout la rentabilité de ces entreprises par un effet de masse – au détriment futur de l’innovation et de l’intérêt général. 

Car après tout, est-on obligé de n’utiliser qu’un seul réseau social re-centralisé, re-uniformisé ? Pourquoi ne reposer que sur un seul moteur de recherche ? N’est-il pas possible d’imaginer des services différents en concurrence les uns avec les autres ? De recréer un peu de diversité ? Des digital natives, à la génération Y, la fonction clivante du numérique est peut-être plus structurelle et plus profonde qu’il n’y paraît. In fine, peut-il vraiment aider la société à atteindre une meilleure égalité ?